Les possédés de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Extraits

Nous prêcherons la destruction... cette idée est si séduisante !  

[...]

Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a jamais vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera ses anciens dieux...

[...]


J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville. C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de trouble ou de transition.  Je ne fais pas allusion ici aux hommes dits 'avancés' dont la principale préoccupation en tout temps est de devancer les autres : ceux-là ont un but - souvent fort bête, il est vrai, mais plus ou moins défini.  Non, je parle sérieusement de la canaille.  Dans les moments de crise on voit surgir des bas-fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre.  Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du petit groupe des 'avancés', lesquels en font ce qu'ils veulent, à moins qu'ils soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du reste, arrive quelque fois.


Mon avis

Cinq années séparent la première publication du roman Crime et Châtiment (1866) à celle du roman Les Possédés (1871), et cela se sent dans le traitement des personnages principaux respectifs, nettement plus sombres, manipulateurs et cyniques dans ce dernier roman. Si Raskolnicov (personnage principal de Crime et Châtiment) n’a jamais regretté d’avoir commis un meurtre, il avait au moins la vertu de ne pas pouvoir l’assumer et de s’engager progressivement sur la voie de la rédemption.

Extrait du film Les possédés par Andrzej Wajda
Rien de tel avec Piotr Stépanovitch Verkhovenski du roman Les Possédés : orgueilleux, fourbe, menteur, comploteur, assassin et manipulateur, il accomplira son dessein sans faiblir, n’éprouvant aucun doute ni remord tout au long du roman. Piotr est un meurtrier qui profite de l’affaiblissement de la Russie pour assouvir sa soif de violence et de domination en prenant la tête d’un groupe de dissidents, des bras cassés sans beaucoup d’envergure. Semant le trouble et la confusion dans une province proche de Saint-Pétersbourg, il assure son pouvoir en faisant du meurtre de l’un des dissidents, présenté comme traitre, le ciment indissoluble des autres membres du groupe, reliés à jamais par le sang versé et leur complicité criminelle.


A côté de ce personnage décadent, nous retrouvons Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine, un homme déchu issu de l’aristocratie à la personnalité nettement plus ambiguë et pour lequel on éprouve, presque malgré soi, une certaine compassion sur la fin. Entre les deux, une multitude de personnages se côtoient ou plutôt se fracassent, tant ils sont gouvernés par des forces qui les dépassent, celles de leurs pulsions, obsessions et passions diverses : chacun s’évertue à trouver son maître sans jamais être payé en retour, le maître se révélant le plus souvent bourreau, parfois bien malgré lui.

Nous sommes en plein dans le roman russe, avec cet éclatement des passions et des tensions sociales dans toute sa splendeur, avec cette fascination pour toute forme d’autodestruction, de folie suicidaire ou de violence meurtrière, et cette attraction fatale pour tout ce qui touche au schisme ou à la dissidence. Sans oublier la question religieuse, quand l’homme se détourne de Dieu pour mieux idolâtrer ses idoles. Nous sommes bien chez Dostoïevski, qui interroge sans cesse le salut de l’âme par la nécessité de croire en Dieu et la générosité du pardon. Pour Dostoïevski, adhérer au socialisme, au nihilisme, à l’athéisme, c’est faire l’abstraction de la divinité en y perdant résolument son âme russe, sans plus aucun moyen de salut possible. Il ne reste alors plus que l’anarchie, l’immoralité, la soumission au plus fort, la fuite, le repli ou le suicide. Un texte vif, grouillant, foutraque. On est pris dans la tourmente, la démesure et l’exaltation des sentiments.

En guise de conclusion, je laisse la parole à Fiodor Dostoïevski, qui s'exprime à propos des terroristes : "Disons-le sans détour: c'est de la folie, mais en même temps ces fous ont leur logique, leur doctrine, leur code, leur Dieu même. On ne peut être plus déterminé."

Les Démons ou Les Possédés de Dostoïevski fut publié en feuilleton à partir de 1871 jusqu'en 1872 dans Le Messager russe. La Russie connaissait à cette époque de nombreux troubles, et l'empereur Alexandre II (dit « Le Libérateur », de par les nombreuses réformes qu'il avait mis en œuvre pendant son règne, dont l'abolition du servage en russie),  fut la cible de onze tentatives d'assassinat. Il succombera à ses blessures lors du dernier attentat, à la date du 13 mars 1881 à Saint-Pétersbourg.


Quatrième de couverture

 "Est-il possible de croire? Sérieusement et effectivement? Tout est là." Stavroguine envoûte tous ceux qui l'approchent, hommes ou femmes. Il ne trouve de limite à son immense orgueil que dans l'existence de Dieu. Il la nie et tombe dans l'absurdité de la liberté pour un homme seul et sans raison d'être. Tous les personnages de ce grand roman sont possédés par un démon, le socialisme athée, le nihilisme révolutionnaire ou la superstition religieuse. Ignorant les limites de notre condition, ces idéologies sont incapables de rendre compte de l'homme et de la société et appellent un terrorisme destructeur.

Sombre tragédie d'amour et de mort, Les Possédés sont l'incarnation géniale des doutes et des angoisses de Dostoïevski sur l'avenir de l'homme et de la Russie. Dès 1870, il avait pressenti les dangers du totalitarisme au XXè siècle. 


Les possédés de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Traduction de Victor Derély (1886), Édition Ebooks libres et gratuits, 768 pages.

A découvrir également sur ce blog :

* Crime et châtiment de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
* Les Possédés, adapté par Andrzej Wajda

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