Le miroir d'Andreï Tarkovski

Zerkalo d'Andreï Tarkovski
Avec Margarita Terekhova, Oleg Jankovski, Maria Ivanovna Vichniakova
Russie, 1974


Synopsis

Aliocha, un cinéaste de 40 ans, tombe gravement malade.  Il se remémore alors son passé et rassemble les souvenirs qui ont marqué son existence : la maison de son enfance, sa mère attendant le retour improbable de son mari, les poèmes de son père, sa femme et son fils qu'il n'a plus vus depuis longtemps, le tumulte de la Seconde Guerre mondiale...

Passé et présent se mélangent dans l'esprit d'un homme qui cherchait "seulement à être heureux".


Mon avis

Le miroir est un film sur les souvenirs épars d’un homme agonisant. Curieusement, ils se transforment en un hymne à la femme tant elles jouent un rôle prépondérant (la mère, l’épouse) dans sa vie. Il n’est pas question ici d’idolâtrie mais d'une présence féminine constante, réconfortante mais aussi parfois inquiétante quand elle suscite le questionnement, l’incompréhension, la culpabilité et le remords. Il souligne également l’importance des souvenirs et du lieu de son enfance dans la construction de son identité.

Beaucoup de mises en miroir, au propre comme au figuré, teintées d'une grande mélancolie et portant en soi cette tentation de reproduire ce qu’on a vécu, une sorte de prédéterminisme auquel on n'échappe pas, une insatisfaction chronique, une angoisse sourde mais omniprésente.

Extrait : "Le sort des gens ne serait-il que cela - un cycle qui ne finit jamais et dont ils ne sont pas en mesure de comprendre le sens ?  (Journal 1970 - 1986, p.29).

Une vie intime où se mêlent des faits historiques (le siège de Leningrad, la guerre d'Espagne, la bombe d'Hiroshima, la traversée du lac Sivas par les troupes de l'armée soviétique) sous forme d’extraits documentaires percutants : mémoire intime et mémoire collective se confondent pour ne plus former qu'un seul tout.

Une mère omniprésente, emblème par excellence du sacrifice, de l'amour et du don de soi. Un père manquant qui a quitté sa famille, un homme absent physiquement mais présent à travers les poèmes d'Arseni Tarkovski, le propre père du réalisateur, récités en voix-off par lui-même :

Chaque seconde où nous étions unis,
Nous la fêtions comme une épiphanie,
Seuls sur la terre entière, Toi, d'un saut
Vif et léger, telle une aile d'oiseau,
Dans l'escalier, un vertige de toi-même,
Tu te précipitais, m'offrant à voir,
Par le lilas humide, tes domaines,
L'au-delà de la glace du miroir...

Les premières rencontres, poème d'Arseni Tarkovski, cité dans Le Miroir, in Œuvres cinématographiques complètes, Andreï Tarkovski, Editions Exils, 2001


Qu’est- ce que la pensée ? Le souvenir ? L’identité ? Le mental ? La mémoire ? L'amour ? La vie d'un homme ? Subjectivités, reconstructions, mensonges, associations, doutes, déplacements, souvenirs d’enfance et souvenirs-écrans, sans oublier les rêves.

Le Miroir n'est sans doute pas le film le plus accessible du réalisateur. Il s'agit d'un film fragmenté ou chaque fragment peut être vu comme une partition d'une composition symphonique comprenant plusieurs mouvements afin de mieux refléter la substance même de ce qui fait l'universalité et la particularité d'une existence humaine. Un film autobiographique (pas un seul souvenir n'appartient pas au réalisateur) qui a tout d’un poème et qui résonne longtemps en soi.



Tous sont partis. En un adieu se figeait
La stupeur des feuilles derrière la fenêtre
Il ne m’est pas resté grand-chose du
Bruissement de l’automne dans la maison

L’avenir seul, Poèmes d’Arséni Tarkovski, Paris, Fario, 2013

Quelques repères :

Extrait : "J'ai voulu raconter l'histoire du tourment d'un homme qui souffre de son incapacité à ne pouvoir récompenser la générosité de ses proches à son égard, et qui croit ne  pas les avoir assez aimés.  Une idée qui l'obsède et le torture." (Le Temps scellé)

Extrait : "Je vois comme ma tâche particulière de stimuler la réflexion sur ce qu'il y a d'éternel et de spécifiquement humain, qui vit dans l'âme de chacun, mais que l'homme ignore le plus souvent, bien qu'il ait là son destin entre les mains : il poursuit à la place des chimères.  En fin de compte, pourtant, tout s'épure jusqu'à ce simple élément, le seul sur lequel l'homme puisse compter dans son existence : la capacité d'aimer.  Cet élément peut se développer à l'intérieur de l'âme de chacun, jusqu'à devenir le principe directeur capable de donner un sens à sa vie.  Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d'aimer, de donner son amour, et qu'il perçoive l'appel à la beauté." (Tarkovski, Editions de Corlevour)

Extrait : "Dans Le Miroir, j'ai essayé de faire ressentir que Bach, Pergolèse, la lettre de Pouchkine, les soldats forçant dans la Sivas, comme les intimes événements de la chambre, avaient tous, en un certain sens, la même valeur d'expérience humaine.  Au regard de l'expérience spirituelle de l'homme, ce qui a pu arriver à un seul hier soir a le même degré de signification que ce qui a pu arriver à l'humanité il y a un millénaire." (Le Temps scellé)

Extrait : "(...) pour moi, le monde entier est lié à ma mère."

Extrait : "Moi, je sais ce que cela veut dire, ne pas voir son père. Et les enfants comprennent tout." (Journal 1970 - 1986).

Du même réalisateur, à découvrir également :

•   L'enfance d'Ivan
•   Nostalghia
•   Solaris



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