lundi 20 novembre 2017

Le Joueur d'échecs de David Sala, d'après Stefan Zweig

Présentation de l'oeuvre chez Casterman

Les premiers pas furent un fiasco, je n'arrêtais pas de m'embrouiller, cinq, dix, vingt fois, je dus reprendre le début de la partie. Mais j'avais tout mon temps... Moi, l'esclave du néant... 

1941. Dans les salons feutrés d'un paquebot en route pour l'Argentine, le champion du monde d'échecs affronte lors d'une ultime partie un aristocrate viennois, dont l'incroyable maîtrise du jeu est née dans l'antre de la tyrannie. Cette dénonciation poignante et désespérée de la barbarie nazie est le dernier texte écrit par Stefan Zweig avant son suicide.


Mon avis

Ce dernier récit de Stefan Zweig, écrit depuis sa retraite de Pétropolis, sur les hauteurs de Rio de Janeiro, est également le seul et unique texte de l'auteur qui se réfère directement à l'histoire contemporaine, sans la transposer. Une atmosphère de suspense et de confrontation, nourrie par un arrière-plan historique, celui du nazisme et de la Gestapo,  mettant en scène un aristocrate viennois qui a appris à jouer "mentalement" aux échecs pour mieux surmonter les conséquences psychologiques de son enfermement dans l'isolement complet d'une chambre d'hôtel.  Des parties mille fois rejouées, qui sont autant de tentatives pour lutter contre l'entreprise de déshumanisation des nazis,  mais menant progressivement au seuil de la folie. Rejouer une ultime partie, après sa libération, face au champion du monde d'échecs, ne sera pas sans danger...

Cette adaptation de la nouvelle de Stefan Zweig est une oeuvre d'art à part entière. La beauté des aquarelles de David Sala, qui compense par la diversité des couleurs (vert, rouge, mauve, rose) la noirceur du texte, donne une légèreté, un flou et une luminosité bienvenue au récit.  Tout en respectant la nouvelle de Stefan Zweig, David Sala arrive à rendre en images les affres de l'enfermement en quelques séquences visuelles qui ne sont pas décrites dans le texte mais qui illustrent brillamment la solitude et le désespoir du personnage principal, aux confins de la folie. Un univers visuel qui est également un hommage à l'Art Nouveau ou encore à l'Art dégénéré (selon les nazis) des peintres tels que Gustav Klimt ou Egon Schiele (voir liens en fin de page). Le motif récurrent du damier des décors procure également un sentiment d'étouffement et d'aliénation très bien rendu.

David Sala est un artiste de talent et nous le prouve une nouvelle fois avec ce petit bijou que constitue cette très réussie adaptation en images du Joueur d'échecs d'après Stefan Zweig.




Sur ce blog, vous trouverez également :

* David Sala et son adaptation de La Belle et la Bête, d'après Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
* Le portrait chez Egon Schiele
* Stefan Zweig : Fouché, Marie Stuart, La peur
* Gustav Klimt : Portrait de Sonja Knips et Ondines



lundi 13 novembre 2017

Ils vont tuer Robert Kennedy de Marc Dugain

Extrait 1

"Mon frère est mort parce que j'ai voulu laver notre sang de son impureté. Dans un pays où seuls les plus fortunés accèdent au sommet, nous avons voulu transformer de l'argent sale en idées généreuses."


Extrait 2

"Mon père est mort le jour de l'assassinat de Robert Kennedy.  Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une coïncidence."


Extrait 3

 "La place la plus brûlante en enfer est réservée aux hommes qui maintiennent leur neutralité en période de grande crise morale." (Dante) 


Mon avis

Nous sommes à Vancouver, en Colombie-Britannique. Mark O' Dugain, professeur d'histoire, prépare sa thèse sur l'assassinat de Robert Kennedy. Il est persuadé que la mort brutale de ses parents est liée à l'assassinat du jeune politicien américain en juin 1968. Cette double enquête, celle portant sur l'assassinat des frères Kennedy et celle portant sur l'assassinat des propres parents du narrateur, permet au romancier d'inclure la petite histoire dans la grande histoire afin de mieux revisiter celle des États-Unis des années soixante. 

En démembrant la génération de la contre-culture (celle qui avait présagé un monde meilleur "sans avoir le courage de le construire", très vite récupérée commercialement et muselée tout aussi rapidement par la prise de drogues généreusement distribuées par la CIA, une dérivation de la contestation vers une aventure psychédélique qui restera "l'exemple le plus sophistiqué de déportation masquée dans un au-delà interstellaire") ; en démontant la version officielle sur les commanditaires de l'assassinat des frères Kennedy ; en revenant sur la ségrégation et la répression dans le sang des mouvements des droits civiques ; en dévoilant l'obsession de la CIA par le contrôle des individus et des masses à l'aide de l'hypnose individuelle et collective associée à des moyens chimiques ; en chargeant la toute puissance de l'industrie militaire des États-Unis ("pourquoi parler de guerre pour la liberté quand il ne s'agit que de libérer de nouveaux marchés" ; "l'ennemi est un moteur fondamental de l'Amérique") ; c'est refaire toute l'histoire de la violence, mais aussi du mensonge, de la manipulation et du maintien des zones d'ombre au nom de la raison d'Etat, avec tout "ce qu'il y a de plus sombre dans l'âme américaine". 

Amateur de la théorie du complot et de la conspiration ? Vous serez comblé ! Sauf que l'auteur se garde bien de trancher définitivement. Car cette obsession du narrateur, que cache peut-être une dépression ou autre trouble psychologique, laisse planer le doute. Un doute assez inconfortable pour le lecteur, qui, à la fin du récit, ne sait plus très bien sur quel pied danser. 

Une certitude néanmoins : il y a beaucoup de l'auteur Marc Dugain dans le personnage/narrateur Mark O' Dugain, qui partagent non seulement le patronyme (à quelques détails près) et cette passion des Kennedy, mais aussi une histoire familiale dans laquelle nous retrouvons des origines irlandaises communes et la participation d'un membre de la famille dans le renseignement et les services secrets anglais. Marc Dugain/Mark O' Dugain, c'est celui qui voulait jouer dans la cour des grands, approcher l'oeil du cyclone en traversant le destin d'une histoire forte qui ne lui appartient pas mais qui l'obsède, au point de vouloir se l'approprier, d'une manière ou d'une autre. 

Robert Francis Kennedy et John Fitzgerald Kennedy

Quoi qu'il en soit, j'ai aimé le portrait de Robert Kennedy, ce cadet qui n'avait pas le charisme ni le rayonnement de son aîné, une personnalité qui serait volontiers restée dans l'ombre de son frère sans son assassinat. Mais un Kennedy remplace toujours un autre Kennedy dans la tradition familiale, y compris auprès des femmes. Cet homme sensible, fragile, mélancolique, cet homme angoissé qui doutait et qui ne semblait avancer que par la culpabilité et le sens du sacrifice (car il savait qu'il serait assassiné à son tour s'il se présentait aux élections) était aussi ce fils, ce frère, ce père dévoué au comportement suicidaire dans sa quête de résilience et de rédemption.


Du même auteur, vous trouverez sur ce blog :

La chambre des officiers
Une exécution ordinaire
La malédiction d'Edgar


Ils vont tuer Robert Kennedy de Marc Dugain, Editions Gallimard, 17/08/2017, 400 pages

vendredi 10 novembre 2017

Exposition “Jan Toorop : le chant du temps” de Kitty Crowther

Entre symbolisme et art nouveau, Jan Theodoor Toorop est un peintre né en 1858 sur l'île de Java (Indes néerlandaises) et mort en 1928 à La Haye.  L’album “Jan Toorop : le chant du temps” de Kitty Crowther nous plonge dans le monde très coloré de ce peintre hollandais. Plusieurs illustrations s'inspirent directement des œuvres du peintre.


Jan Toorop – Le chant du temps
Texte et illustrations de Kitty Crowther

Ce récit commence sur une île. Loin d’ici. À une époque où les photos étaient encore en noir et blanc. Et un théâtre d’ombres racontait des histoires très anciennes et mystérieuses de dieux, de rois et de reines, de princes et de princesses, et de batailles qui semblaient ne jamais finir. Lorsque Jan eut onze ans, il fut envoyé tout seul sur un grand bateau aux Pays-Bas, afin de recevoir une bonne éducation. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était dessiner. 

Le peintre Jan Toorop est né en Indonésie. Sa famille vivait sur une petite île près de la jungle. La vie y était magique et cela lui manqua en Hollande. Mais en Europe, il trouva une communauté d’esprit dans le monde de l’art en Belgique, en France et en Angleterre. Son œuvre symboliste inspira Klimt et d’autres artistes viennois. 

Collection : Hors collection Âge : À partir de 5 ans
Prix Libbylit de l’album belge 2016.

@Kitty Crowther 

@Kitty Crowther 

@Kitty Crowther 

@Kitty Crowther 

@Kitty Crowther 

Exposition “Jan Toorop : le chant du temps” de Kitty Crowther

Quand? Du 2 décembre 2017 au 31 janvier 2018 
Où? A la bibliothèque Sésame - Boulevard Lambermont, 200 à 1030 Schaerbeek 
Pour qui? Tout public - 
Entrée libre Combien? Gratuit - 


Présentation de Kitty Crowther

Kitty Crowther est une illustratrice et auteure belge, née en 1970 à Bruxelles. Enfant, elle passait ses vacances dans le petit port de Veere en Zélande. Ce lieu inspira certains de ses albums comme Mon ami Jim ou Jan Toorop – Le chant du temps.

Son œuvre singulière et remarquable, dans laquelle elle transmet aux enfants la beauté et la magie du monde, fut couronnée en 2010 par le Prix Astrid Lindgren, la plus haute récompense en littérature de jeunesse.



Je vais tout de même en profiter pour vous présenter quelques œuvres de Jan Toorop :


O grave, where is thy Victory par Jan Toorop, 1892

Fatalisme par Jan Toorop, 1893 - Collectie Kröller-Müller Museum

De nieuwe generatie par Jan Toorop, 1892

De drie bruiden par Jan Toorop, 1893

Desire And Satisfaction par Jan Toorop, 1893 - Musée d Orsay, Paris 

mercredi 8 novembre 2017

Laurent Durieux, illustration et art graphique

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux

@Laurent Durieux


Laurent Durieux beautiful work takes poster art to a high level. The images, which are stunningly executed, express ideas and themes of the movies he has chosen in new terms. They communicate much without words, and stand alongside the wonderful tradition of illustrative art.

Francis Ford Coppola
Laurent Durieux est un illustrateur belge qui revisite les affiches de cinéma.
A visiter, sans plus tarder : http://www.laurentdurieux.com/


lundi 6 novembre 2017

Аквариум - Северный цвет / Aquarium - Northern Bloom

Cette année, j'ai essayé de vous faire partager mon amour pour la Russie (2017, l'année russe), même si je ne la connais que par sa littérature, son cinéma, sa peinture ou encore son histoire. Place maintenant à la musique et à la langue chantante russe, que j'apprécie tout autant. Ce groupe m'a été conseillé par une connaissance russe. Sans lui, jamais je n'aurais pris connaissance de ce groupe musical.  Et je l'en remercie, car c'est un beau cadeau. A mon tour de vous le présenter.  Je dédicace cette belle chanson à Alex.


Bonne écoute à toutes et à tous.

Если вы пройдете здесь, еще раз спасибо :-)

Sarolta Bán

Y a quoi à chercher ? Mes hommages à Alex

Cela faisait plusieurs semaines que je m'inquiétais de l'absence d'Alex, qui intervenait régulièrement sur ce blog depuis quelques années maintenant. Nous  n'échangions pas en privé mais je lui ai écrit un petit mot, hier soir, pour prendre de ses nouvelles.  Et c'est son frère qui m'a répondu, ce matin. Alex nous a quittés brutalement le 22 août et cela me fait un choc de ne l'apprendre qu'aujourd'hui. Je regrette de ne pas avoir pris contact plus tôt, même si cela n'aurait rien changé.  Je voulais lui rendre hommage aujourd'hui. J'ai de la peine ce matin, toutes mes pensées l'accompagnent. Je présente également mes condoléances à sa famille. C'était un homme passionné par le Cinéma, mais pas seulement. Nous partagions aussi certaines valeurs.  Il va me manquer,  à sa manière bien  à lui.

samedi 4 novembre 2017

Departures par Yojiro Takita

Departures par Yojiro Takita
Avec Masahiro Motoki, Tsutomu Yamazaki, Ryoko Hirosue
Japon.  Date de sortie : 2009

Un jeune couple s’installe dans une province rurale suite à la perte d’emploi du conjoint, ancien violoncelliste qui accepte de devenir l’employé d’une entreprise de pompes funèbres par nécessité financière. Une activité encore taboue au Japon et qu’il cache dans un premier temps à sa femme. La cérémonie funéraire de la toilette du défunt au début du film donne lieu à une des séquences les plus réussies : dramatique et solennelle pour les proches, mystérieuse et incongrue de par ces rites, touchante par les gestes peu surs mais très respectueux du jeune employé débutant, mais aussi très drôle et pleine d’humour quand l’inattendu fait son apparition. Hélas, tout le film ne jouera pas sur cette même partition, se laissant déborder par un développement parfois trop convenu et assez prévisible du scénario, notamment les passages concernant la relation du jeune employé à son père, qui l’avait abandonné dans son plus jeune âge et qu’il n’a plus revu depuis. Si le film n'évite pas toujours la facilité, l’ensemble reste tout de même de bonne facture.

jeudi 2 novembre 2017

La favorite de Matthias Lehmann

Extrait :

ENFANT, le grenier de ma grand-mère me terrorisait. 

LES cartons remplis de livres aux couvertures surannées, les tas de vieux draps qui ressemblaient à des fantômes dans l’obscurité et l’odeur de poussière qui prenait à la gorge, tout ça me mortifiait. 

LE PIRE étant sans doute les poupées de porcelaine, avec leurs visages ébréchés, regroupées dans un coin tel un mausolée en mémoire de leur ancienne propriétaire, Éléonore, la fille défunte. 

GRAND-MÈRE m’obligeait à passer la nuit dans le grenier si je faisais une grosse bêtise. 

ELLE voulait m’éduquer à la dure.





Mon avis

Il y a quelque chose de cru, vif, nerveux et extrêmement frontal dans cette bande dessinée, et pas seulement au niveau du contenu, mais également dans les traits de dessin (à l'encre), tout en tension, dans les expressions très prononcées du visage des personnages et dans la mise en page, changeante et très fluide à la fois. La grande réussite de Matthias Lehmann est de nous amener vers une histoire qui se rapproche du conte horrifique pour mieux frôler des points de détails extrêmement réalistes, au point où le lecteur se demande finalement si cette histoire ne s'est pas réellement passée, ce qui rend le malaise encore plus palpable. Et si nous sommes rarement dans la compassion et encore moins dans l'attendrissement (l’auteur se garde bien d’utiliser cette carte-là), nous sommes presque continuellement dans le questionnement, le doute et la violence quotidienne des rapports humains, quels qu’ils soient. Une très grande richesse thématique traverse le récit, au point qu’il serait fastidieux de tous les énumérer (la folie, l’identité, la filiation, la sexualité, le racisme, la différence de classe, le conformisme, la complicité qui passe par la lâcheté, pour ne citer que ceux-là). L'enfance séquestrée et confisquée (ce qui n’empêche pas la fuite dans le monde imaginaire) mais dénuée de tout sentimentalisme ou d’angélisme, avec toute la cruauté, l’intolérance et la dureté que les enfants expriment également entre eux. C’est pathétique et tragique en même temps, loufoque quelquefois, souvent noir, cinglant et parfois si réaliste. Une très grande réussite.

Un conseil : ne lisez pas les résumés qu’on trouve sur internet avant votre lecture, le présent tome n’en comporte pas et c’est très bien comme ça. Autant se laisser surprendre par le déroulement de l’histoire, car de trop nombreux comptes-rendus dévoilent d’emblée un élément majeur du récit, alors que Matthias Lehmann se garde bien de nous le faire connaître trop rapidement. 


La favorite de Matthias Lehmann, Actes Sud BD, 2015

mardi 31 octobre 2017

Bilan du mois d'octobre


Films

Faute d’Amour (Nelyubov, 2017) d’Andreï Zviaguintsev ❤
Blade Runner 2049 (2017) de Denis Villeneuve  ****
Au revoir là-haut (2017) d'Albert Dupontel ***(*)

Refugiado (2014) de Diego Lerman **(*)
Tonnerre (2014) de Guillaume Brac ***
The Truth about Emanuel (2013) de Francesca Gregorini ***
24 Hour Party People (2002) de Michael Winterbottom **
Crimes et délits (1989) de Woody Allen ****
Muriel ou le Temps d'un retour (1963) d'Alain Resnais ***
Miss Oyu (Oyû-sama, 1951) de Kenji Mizoguchi ****
Printemps Tardifs (Banshun, 1949) de Yasujirô Ozu ****
Pris au piège (Caught, 1949) de Max Ophuls ***



Lecture


Romans :

Notre vie dans les forêts (P.O.L, 2017) de Marie Darrieussecq **
L'ordre du jour (Actes Sud, 2017) d'Éric Vuillard 
Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard, 2017) de Marc Dugain ***
L'attrapeur de libellules (10 X 18, 2013) de Boris Akounine ***
Le problème Spinoza (Galaade Editions, 2011) de Irvin Yalom **

Relecture 

Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? (J'ai Lu, 1985) de Philip K. Dick ***


Essais :

Apprendre à philosopher : Hume
Apprendre à philosopher : Heidegger
Apprendre à  philosopher : Freud
Lettre sur le bonheur : Lettre à Ménécée d'Épicure
Contre-histoire de la philosophie, tome 2 : Le Christianisme hédoniste de Michel Onfray




Bandes dessinées : 

La favorite (Actes Sud, 2015) de Matthias Lehmann ****
Comment naissent les araignées (Casterman,  2015) de Marion Laurent ***
Le sentier des reines (Casterman, 2015) d'Anthony Pastor ****
Tsunami (Futuropolis, 2013) de Pendanx et Piatzszek ❤


lundi 30 octobre 2017

Séquence nostalgie : Nirvana - The Man Who Sold The World



Who knows ? Not me
We never lost control
You're face to face
With the man who sold the world

Reprise par Nirvana lors du MTV Unplugged à New York (1994) de la chanson The Man Who Sold the World, composée par David Bowie et parue en 1970.


dimanche 29 octobre 2017

Le problème Spinoza par Irvin Yalom

Quatrième de couverture

Amsterdam, février 1941. Le Reichleiter Rosenberg, chargé de la confiscation des biens culturels des juifs dans les territoires occupés, fait main basse sur la bibliothèque de Baruch Spinoza. Qui était-il donc ce philosophe, excommunié en 1656 par la communauté juive d'Amsterdam et banni de sa propre famille, pour, trois siècles après sa mort, exercer une telle fascination sur l’idéologue du parti nazi Alfred Rosenberg, qui joua un rôle décisif dans l'extermination des juifs d'Europe ?


Mon avis

Selon le dernier numéro en date du Magazine Littéraire, le virus Spinoza serait plus répandu que la grippe parmi les intellectuels du monde entier, à tel point qu’on pourrait les répartir en sept grandes tribus, dont celles des maxo-spinozistes, des écolo-spinozistes ou des spino-chologues ! Freud l’avait lui-même annoncé : si la psychanalyse avait besoin d’une caution philosophique, elle la trouverait en Spinoza. Je n'ai pas toutes les connaissances nécessaires pour comprendre les subtilités de cette assertion mais ce philosophe du XVIIe siècle, qui voulait à tout prix préserver sa liberté de penser et qui a ouvert la voie aux Lumières, ne pouvait visiblement que susciter l’intérêt de l’auteur et psychothérapeute Irvin Yalom. En restant le plus proche possible des événements historiques connus, l’auteur alterne les chapitres consacrés à ces deux personnages « ayant existé » mais que tout oppose : le juif Baruch Spinoza et le nazi Alfred Rosenberg. 


Si Baruch Spinoza, descendant de la nação (juifs de la péninsule ibérique convertis de force au catholicisme mais restés clandestinement fidèles au judaïsme et qui ont finalement émigré pour fuir l'inquisition), connaîtra une véritable mise au ban de la communauté portugaise juive amsterdamoise de son époque - ce qui lui permettra de ne plus payer les dettes contractées et héritées de son père et de développer sa pensée en toute indépendance -, Alfred Rosenberg – déraciné, orphelin et issu d'une famille germano-balte - n’aura de cesse de lutter contre son sentiment de non-appartenance en devenant l’un des plus fervents partisans du national-socialisme. Deux individus séparés par plusieurs siècles, au cheminement très éloigné l’un de l’autre, mais qu’Irvin Yalom rassemble sous un prétexte romanesque aussi intelligent qu'astucieux. Hélas, la mise en place des personnages de fiction est nettement moins heureuse et donne une impression de grande artificialité ; sans consistance ni incarnation aucune, ils n’existent que pour dévoiler les éléments biographiques et l'évolution de la pensée des personnages historiques. Ce n’est certes pas inintéressant, dans la mesure où ce procédé permet de se familiariser avec quelques-uns de concepts-clés de la philosophie de Spinoza, exposés de façon claire et facilement compréhensible pour le lecteur, mais c’est tout l’aspect romancé qui m’a semblé manquer de vigueur et de caractère. J’ai trouvé également les passages psychanalytiques lourds et déplacés dans ce contexte. Quel dommage aussi de ne pas mettre suffisamment à contribution l’époque florissante du siècle d’or néerlandais, à tel point que l’auteur nous donne presque le sentiment que Spinoza a développé sa pensée en solitaire, sans tenir compte des particularités de la vie sociale, économique, politique, intellectuelle, religieuse et culturelle de la jeune République hollandaise. Je crois que j'aurais préféré plus de références historiques et moins de considérations psychanalytiques plombantes (elles alourdissent inutilement le récit, avec un côté affecté assez pénible à lire) et pas forcément pertinentes.  Une lecture en demi-teinte qui ne m’a guère passionnée, il faut bien le reconnaître. Ceci dit, mon appréciation n'est pas du tout représentative de l'avis de la majorité des lecteurs, qui ont nettement mieux apprécié ce roman de manière générale. A vous de voir, donc.


Le problème Spinoza par Irvin Yalom,  Traduction de Sylvette Gleize, Galaade Editions, 2011, 656 pages



A propos de Spinoza, bibliographie sélective et totalement subjective


Quelques mots sur la biographie de Spinoza par Steven Nadler, édité chez Bayard en 2003 et malheureusement épuisé.  Il s'agirait ni plus ni moins de l'une de ses meilleures biographies, prenant en compte toutes les circonstances historiques et culturelles du développement de la pensée du philosophe, tant sur le plan familial que géographique et social. J'ai trouvé ce livre particulièrement intéressant, notamment lorsqu'il revient longuement sur la formation et l'organisation des communautés juives d'Amsterdam, d'origines diverses et pas toujours en bons termes. Je lirai prochainement Le Clan Spinoza, Amsterdam 1677, L'invention de la liberté par Maxime Rovere (cliquez sur la couverture pour suivre le lien).  Un récit structuré en fragments, composés d'éléments biographiques, historiques et didactiques, passant de la narration à l'essai, et qui se prolonge bien après la mort du philosophe, survenue le 21 février 1677 à La Haye.  Le clan Spinoza désigne donc à la fois un groupe d'hommes et une pluralité de concepts propres à cette époque, qui ont contribué à  l'émergence de la pensée du philosophe. Pour en savoir plus, je vous invite à écouter le podcast de l'émission Les Chemins de la philosophie par Adèle Van Reeth (27/10/2017) : Le clan Spinoza. Ce livre, édité chez Flammarion et récemment publié, est également à l'honneur dans l'émission Matières à penser avec Frédéric Worms (23/10/2017) : La bande à Spinoza.  L'écrivain français, philosophe et traducteur Maxime Rovere est également enseignant à l'université PUC (Pontifícia Universidade Católica) de Rio de Janeiro.


A propos du nazisme, bibliographie sélective et totalement subjective


Parmi mes plus récentes lectures, je vous conseille le monstrueux Central Europe de William T.  Vollman. Véritable pieuvre littéraire aux multiples tentacules, sorte de Léviathan sorti des enfers de la guerre et du pouvoir totalitaire, tout semble hors norme dans ce récit. Mais quel récit ! Je passerai ensuite à Jonathan Littell et son "fameux" Les Bienveillantes, très discuté et très discutable.  Je ne sais toujours pas quoi en penser, si ce n'est qu'il a eu le mérite de démonter ma croyance en une mécanique bien huilée et trop parfaite du nazisme, alors qu'il y avait le plus souvent une désorganisation complète, y compris lors des exécutions. Ce roman m'a donné la nausée, je n'y reviendrai plus jamais. Jonatha Littell remet le couvert avec son essai Le sec et l’humide, une brève incursion en territoire fasciste.  L'auteur s’applique à étudier le texte du fasciste Léon Degrelle à travers la grille d’analyse proposée par Klaus Thewelet, qui avait développé une approche inédite du fascisme en analysant la structure mentale de la personnalité fasciste.  Il en viendra à considérer le fasciste non pas comme le fruit d’une idéologie mais comme la traduction d’états corporels dévastateurs, qu’il nomme le « mâle-soldat ».  Je ne sais toujours pas quoi en penser non plus, si ce n'est que Jonathan Littell aime provoquer et déranger. Enfin, je vous propose Histoire d'un Allemand : Souvenirs 1914-1933 de Sebastian Haffner, qui a vécu de l'intérieur la montée en puissance du nazisme. 

D'aussi loin que je m'en souvienne, le nazisme m'a toujours traumatisée. A tel point que ces images de rassemblement des foules avec un Hitler vociférant, vues et revues à la télévision quand j'étais enfant, ont déclenché en moi la phobie des foules. J'ai lu énormément sur le nazisme, mais aussi une très intéressante biographie sur Hitler écrite par Alan Bullock : Tome 1, Hitler ou les mécanisme de la tyrannie, l'ascension et le Tome 2,  Hitler ou les mécanisme de la tyrannie, l'apogée et la chute. Tous les deux édités dans la collection Marabout Université en 1963. Comment se sont-ils retrouvés un jour dans ma bibliothèque ? Je ne m'en souviens plus mais ces deux tomes ne m'ont jamais quittée depuis lors.



Enfin, deux romans lus il y a très longtemps mais dont je garde précieusement le souvenir : Le Roi des Aulnes de Michel Tournier et La mort est mon métier de Robert Merle. Deux romans qui m'ont marquée durablement. Puis comment oublier Maus : Intégrale par Art Spiegelman.


Enfin, je termine cette présentation avec Après la guerre (Une histoire de l'Europe depuis 1945) de Tony Judt, une lecture déjà entamée mais qui va encore m'accompagner de très longs mois.  Je cite la quatrième de couverture : La reconstruction, le déplacement forcé de populations, la mémoire de l'Holocauste et du communisme, la guerre froide ont marqué l'Europe de l'après-guerre. L'historien décrit les évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles, à l'échelle du continent ou du pays, dans l'Europe de la seconde moitié du XXe siècle.

J'ai lu plus d'une centaine de pages et il me semble très prometteur.